Au Sénégal, la colère gronde contre le pillage du poisson par les bateaux « étrangers »

Photo : Aprapam

 

Des dizaines de pirogues dansent un ballet de couleur vives face à la plage de Mbour, à 80 km au sud de Dakar, ce lundi 4 juillet. Des gaillards en ciré jaune, de l’eau jusqu’à la poitrine, portent sur la tête de lourdes caisses de poissons-chats. Sur la plage transformée en criée permanente et sous l’auvent de béton du quai de pêche, dans une odeur oppressante, des centaines de femmes et d’hommes étalent poulpes, crustacés et daurades sous un soleil de plomb. Certain, pourtant, rentrent bredouilles. « Ca n’a pas été une très bonne journée pour la pêche », observe Abdoulaye NDAO, propriétaire d’une pirogue de 22 mètres : « Il n’y a pas si longtemps, on remontait des filets pleins, mais il y a de moins en moins de poisson. »

Un fait confirmé par Gaoussou GUEYE, de l’Association pour la Promotion et la Responsabilisation des Acteurs de le Pêche Artisanale à Mbour : « Ce printemps, le manque de poissons a entraîné de graves problèmes alimentaires et une chute des revenus. Les pêcheurs ont dû réduire les dépenses de santé, d’éducation. »

 

L’origine de cette disette flotte sur toute les lèvres : les « bateaux russes ». Soit vingt et un chalutiers congélateurs géants battant pavillon étranger (russe, pour huit d’entre eux), auxquels le ministre de l’économie maritime, Khouraïchi Thiam, a vendu des licences de pêche au petit pélagique – sardine, sardinelle, maquereau, chinchard…

Une provocation, pour les pêcheurs sénégalais, alors que les stocks de poissons souffrent déjà de la surpêche. « Ces petits pélagiques, c’est la base de notre sécurité alimentaire », insiste M. GUEYE.

Au Sénégal, la pêche artisanale et ses 15 000 pirogues totalisent 80 % des prises. Pêcheurs, mareyeurs, transformateurs… le secteur fait vivre plus de 600 000 personnes. Venu de Dakar, de Kayar, de Saint-Louis ou de Joal, ce petit monde s’est réuni à Mbour, le 4 juillet, pour dire son inquiétude et sa colère. « Nous n’avons pas assez de poisson pour le vendre à des bateaux étrangers », résume Abdoulaye NDAO.

Chargé, dans son uniforme kaki, de leur porter la parole de l’Etat, le préfet du département de Mbour, Alioune Badara DIOP, s’est voulu rassurant : « Il n’y a pas de menace sur la ressource, les chalutiers pêchent dans des zones de haute mer inaccessibles aux pirogues. »

Une plaisanterie, pour Bara SOW, le représentant du Syndicat autonome des gens de mer : « Ces chalutiers font sans cesse des incursions dans les zones réservées à la pêche artisanale. On alerte les autorités, mais rien ne se passe ! » Le gouvernement a un autre argument : s’il ne vend pas ces licences, ce sont les pays voisins qui empocheront toute la manne des bancs qui migrent le long de l’Afrique de l’Ouest. Ces eaux, parmi les plus poissonneuses du monde, attirent des centaines de bateaux européens, russes et asiatiques. Une ruée vers l’or des mers, tant qu’il y en a : sur tout le globe, la surpêche épuise la ressource. « Le poisson est devenu un enjeu stratégique et géopolitique », analyse Stéphan BEAUCHER, de l’ONG Ocean2012, pour qui « la course au poisson pourrait finir en guerre du poisson ».

De la même manière qu’elles achètent en Afrique des milliers d’hectares de terres cultivables, les grandes économies mondiales se disputent l’accès aux océans du continent. Cet accaparement, pour un prix dérisoire – 7,6 millions d’euros pour les vingt et une licences du Sénégal, soit 24 euros la tonne de poisson –, alimente les soupçons de corruption. « Cet argent n’ira pas dans les comptes publics, il servira à financer la campagne du candidat du pouvoir à l’élection présidentielle de 2012 », affirme Moustapha DIENG, représentant du Syndicat de la pêche artisanale de Saint-Louis.

 

Dans toute l’Afrique de l’Ouest, la colère gronde. Combien sont-ils, ces bateaux-usines qui ratissent les mers africaines ? L’Union européenne, à elle seule, compte près de 500 navires de pêche en dehors des eaux communautaires : 160 au Maroc, une centaine en Mauritanie, 60 en Guinée-Bissau, une quarantaine en Côte d’Ivoire…

Il faut y ajouter les chalutiers congélateurs russes, japonais, coréens ou naviguant sous des pavillons de complaisance (Belize ou Kiribati). Sans oublier, bien sûr, les Chinois. « Jusqu’au milieu des années 2000, la Chine opérait en Afrique sur de véritables épaves ; désormais, ils investissent dans des bateaux ultraperformants », note Stéphan BEAUCHER.

Plus inquiétant, après s’être intéressés exclusivement aux espèces à haute valeur commerciale, comme le poulpe ou la daurade, les navires étrangers pêchent désormais tous azimuts. « Les flottes chinoises et russes se précipitent depuis quelques mois sur les petits pélagiques africains pour en faire des farines destinées à l’aquaculture », indique Béatrice GOREZ, coordinatrice de la Coalition pour des accords de pêche équitables, à Bruxelles.

Au Sénégal, dont l’accord de pêche avec l’Union européenne est gelé depuis 2006, la mainmise sur le poisson a pris une forme plus insidieuse. « Une trentaine de chalutiers européens pêchent au Sénégal sous pavillon national, via des sociétés mixtes opaques », estime Béatrice GOREZ.

Pour résister à la concurrence de ces chalutiers, la pêche artisanale prend conscience qu’elle doit moderniser ses outils de gestion et ses infrastructures sanitaires. Sur le quai de pêche de Mbour, c’est encore par terre que se négocie le prix du poisson destiné à l’exportation, tandis que la salle de ventes aux allures de laboratoire, financée par l’Union européenne, reste désaffectée.

 

Grégoire ALLIX

Source : Le Monde

 

Reportage du journal Le Monde sur la réforme de la pêche par Bruxelles, sur la colère contre le pillage du poisson par les bateaux « étrangers », et sur l’Aire Marine protégée de Joal : PêcheLeMonde14juil2011

 

 

 

 

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