La mer, patrimoine des générations futures transformée en source de désespoir par une autorité qui ne regarde que son profit

Photo : Ivano Trabalza

 

Au Sénégal, la pêche artisanale occupe une place prépondérante dans le secteur en ce sens qu’elle assure 80% des mises à terre et contribue pour près de 60% des produits destinés à l’exportation.

La place de la pêche dans l’économie sénégalaise n’est plus à démontrer car elle représente 1,7% du PIB et 12,7% des recettes d’exportation en 2009. La consommation de poisson par habitant et par an est de 26 kg au niveau national et de 43 kg pour la région de Dakar, et 17% de la population active évoluent dans le secteur de la pêche. Il s’agit donc d’un secteur très important de notre économie nationale qui fournit, à la fois des devises, des emplois et de la nourriture (70% des protéines animales consommées proviennent du poisson) et 72% des mises à terre sont constituées de petits pélagiques côtiers.

Dans notre jeunesse, l’on disait que le Sénégal était l’une des côtes les plus poissonneuses au monde tellement le poisson existait en abondance et en diversité. L’évolution de la situation au fil des années permet de dire qu’une ressource peut se tarir si on n’intègre pas une gestion saine, raisonnée et durable. En effet depuis plus d’une décennie une forte pression est exercée sur la ressource au point qu’aujourd’hui on assiste à des formes de pêches les plus destructrices qui ne disent pas leur nom.

La forte pression exercée sur les ressources pélagiques côtières du nord-ouest africain entraine une situation de surexploitation qui a valu, la tenue à Agadir du 17 au 26 avril 2007, de la 7ème réunion du groupe de travail de la FAO sur l’évaluation des petits pélagiques au large de l’Afrique nord-occidentale. Il est apparu que le stock de sardinelles rondes est surexploité et qu’une diminution de l’effort pour la pêche totale d’au moins 50% sur les deux espèces de sardinelles a été recommandée. Le chinchard blanc est surexploité et le chinchard noir pleinement exploité, une diminution de 20% de l’effort actuel est recommandée pour ces espèces. D’après le rapport de la FAO sur « La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2010 » les stocks de pélagiques de la zone Atlantique Centre Est (n°34) sont pleinement exploités ou surexploités. Egalement des évaluations de l’Institut National de Recherches halieutiques, le CRODT, montrent que ces stocks de petits pélagiques sont surexploités, et le CRODT recommande une réduction d’au moins 50% de l’effort de pêche sur ce stock et une exploitation modérée.

 

Avec l’augmentation du nombre d’embarcation de la flotte de pêche artisanale ces dernières années, qui exerce de fait une forte pression sur le sous stock de sardinelle au large de la petite côte notamment, il n’est pas souhaitable d’y ajouter une flotte industrielle étrangère aux capacités de nuisances colossales sur le stock d’adulte au large de nos côtes. En plus, nous savons bien que ces navires ne respectent pas leur zone de pêche et viennent en zone interdite la nuit pour commettre leurs exactions. Que peuvent les pirogues traditionnelles de 7 à 8 m contre des navires de 120 m et plus ?

Faisant fi de tout cela, le Ministère de l’Economie Maritime (MEM) a, en mars 2011, autorisé une quinzaine de chalutiers pélagiques étrangers, d’origine russes pour certains, à pêcher au large des côtes sénégalaises avec comme argument avancé pour les pélagiques ciblés : « les sénégalais n’ont pas les moyens de les pêcher » et que ces poissons vont « mourir ou être pêchés par d’autres si on ne les capture pas ce qui constitue une perte pour le trésor, qui pouvait en tirer des ressources additionnelles estimées à 5 milliards FCFA ».

De tels arguments ne devaient par être soutenu par le MEM s’il s’était attaché les services de scientifiques objectifs faisant une analyse transparente de la situation et surtout aux règles de bonne gouvernance. En effet le Sénégal et la Mauritanie partage une ressource pélagique côtière commune qui constitue un stock unique. Par conséquent la gestion doit être concertée et coordonnée pour une durabilité de la ressource. Ce stock tel que décrit par le Docteur Sogui DIOUF, ancien Directeur des Pêches, dans une précédente contribution, est divisé en trois sous-stocks dont deux constitués de juvéniles et de jeunes reproducteurs. Les deux nurseries étant localisées à l’extrême nord de la Mauritanie et au Sénégal sur la petite Côte. Et c’est en étant soucieux de l’avenir de la ressource et du devenir des générations futures qu’un vieux sage, pêcheur de son état habitant la petite côte qui, parlant de la sardinelle, lançait lors d’une campagne de sensibilisation en 2005 le fameux slogan « kourey khalé dou am mak » c’est-à-dire qui détruit un juvénile ne peut prétendre demain avoir un adulte. De la sorte une forte pression exercée sur les adultes réduit les chances de survie des nurseries.

 

Comme pour montrer encore que la gestion saine et durable de la ressource n’est pas au cœur de ses préoccupations, l’autorité, vu la forte détermination l’année dernière des professionnels de la pêche et de la société civile pour protéger la mer, a dans une réunion à la Direction des Pêches Maritime (DPM) le jeudi 20 octobre 2011, cherché à introduire un article dans le code de la pêche de 1998 qui est en cours révision pour légaliser la présence de bateaux étrangers en particulier russes.

En effet, le Comité pour la révision du Code de la Pêche Maritime s’est réuni en salle de conférence de la DPM, concernant entre autre l’autorisation à des navires étrangers de pratiquer l’exploitation des ressources pélagiques, disposition qui est contraire au Code de la Pêche. D’après le compte rendu de la réunion :

« Le Directeur des Pêches a exposé la proposition de l’Autorité d’introduire une disposition prenant en compte cet aspect. En effet, vu le tollé soulevé l’année dernière par l’autorisation donnée à quelques navires étrangers pour l’exploitation des ressources pélagiques, il est souhaitable, d’en fixer clairement les contours dans le cadre législatif. Les échanges qui ont suivi ont dégagés une forte désapprobation de l’idée au vu des raisons ci-après :

• La conclusion de retenir l’accès, par des navires étrangers, aux ressources halieutiques dans les eaux sous juridiction sénégalaise soit par le biais d’un accord avec leur Etat du pavillon ou l’organisation qui représente leur Etat, soit par le biais d’un affrètement sous certaines conditions, obéit à des impératifs de préservation de la ressource ;

• Le chalutage pélagique est reconnu comme l’un des engins les plus dévastateurs et donc avec lequel il faut faire beaucoup attention dans un contexte de régénérescence des ressources halieutiques. Il faut ainsi na pas sous estimer la capacité de nuisance dans les navires ciblant les pélagiques qui ont une très grande potentialité de capture en un temps record ;

• Le caractère partagé de la ressource a été aussi mis sur la balance. En effet, le Sénégal, jadis pris en exemple par ses compères de la sous-région, ne doit pas se laisser prendre au piège de « je dois aussi prendre ma part ». Aussi, pour certains membres du Comité, la Mauritanie ne doit pas être considérée comme un exemple d’autant plus que le système des licences libres qui y sont en vigueur ne peut être concevable au Sénégal du fait de sa longue tradition de pêche et de l’expérience avérée de ses acteurs artisans, notamment. Pour cela, le Sénégal doit inciter ses voisins avec qui il partage ladite ressource, à une gestion concertée pour éviter l’épuisement des stocks contre lequel la COPACE ne cesse de tirer la sonnette d’alarme ;

• Les engagements du Sénégal auprès de ses partenaires techniques et financiers, notamment en matière de réduction des capacités de pêche, de la reconstitution des ressources halieutiques, de même que les orientations de la Lettre de Politique sectorielle de la Pêche à propos d’une pêche responsable et durable, ne militent pas en faveur d’une augmentation de la pression sur la ressource ;

• Le caractère social de la ressource pélagique, la sardinelle notamment, source de principal apport en protéine pour les populations démunies, s’oppose à l’ouverture de l’exploitation de cette pêcherie à des acteurs étrangers dont le souci premier n’est pas d’approvisionner le marché local.

Pour ces raisons, le Comité estime qu’il est inopportun d’introduire une disposition permettant à des navires étrangers, surtout appartenant à des sociétés étrangères, d’augmenter la pression sur les ressources fussent-elles pélagiques. »

 

 

Aujourd’hui la préoccupation du MEM dans ce secteur en souffrance semble être tout autre.

Il est souhaitable de commencer par l’élaboration d’un plan d’aménagement des pêcheries dont la réalisation des actions donnera à la pêche sénégalaise une dimension d’avenir.

 

APRAPAM

 


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