Parce que nos ressources halieutiques sont précieuses, nous devons veiller, chaque jour, à les préserver

Photo : Aprapam

Après le marchandage des terres, va-t-on vers celui de la mer ?

 

Ayant  reçu, à  bonne source, des informations faisant état de négociations entre  le ministère de la pêche et des armateurs privés de chalutiers pélagiques congélateurs russes, pour l’obtention d’autorisations de pêche dans les eaux sénégalaises, des acteurs ont rencontré un haut cadre dudit  ministère, pour partager avec lui les informations  dont ils disposaient. L’autorité n’ayant pas démentie l’information, les acteurs ont pris la décision de publier un communiqué afin de la  porter à la connaissance des populations sénégalaises, de la société civile et des partis politiques.

 

 

Rappel

 

En 2010, des bateaux russes ont subrepticement été autorisés à pêcher au Sénégal, dans la plus grande opacité en dépit de la désapprobation unanime des biologistes  et  des acteurs. Jusqu’à ce jour, nul ne sait sur quelle base juridique  ces autorisations de pêche ont été délivrées, encore moins le montant ou la destination des sommes perçues.

En 2011, eu égard à la détermination des acteurs, à l’ampleur et à la vigueur de leurs protestations, après une première dénégation, l’information a finalement  été confirmée par le ministre de la pêche avec l’annonce d’une recette de 5 milliards FCFA, qui  par la suite,  s’est révélée n’être que de 800 millions FCFA.

Accusé d’avoir délivré des autorisations de pêche en violation des dispositions du code de la pêche,  le Ministre de l’Economie Maritime a sorti un banal communiqué, non signé de surcroît, où il  est mentionné que «le Sénégal a souverainement décidé d’exploiter une partie des ressources pélagiques migratrices, afin que le trésor public puisse en bénéficier, à l’instar des autres pays limitrophes ». Ce communiqué n’est ni plus, ni moins qu’un aveu qui ne rend  nullement légal ce que la loi n’autorise pas. La souveraineté ne pouvant s’exercer en dehors de la loi.

 

 

 

Les dégâts causés par le chalutage  pélagique et  la tentative de modifier, sur mesure, la loi en vigueur.


En cette fin d’année 2011, comme  en 2010  des actes illégaux s’apprêteraient à être commis mais le ministre  de tutelle,  cette fois-ci, a demandé à la commission d’experts chargée de la révision du code de la pêche, comité  qui avait  déposé ses conclusions depuis le mois d’avril 2011, après 3 ans de travail, de revoir sa copie en y incluant, une disposition légalisant la délivrance d’autorisations de pêche à des chalutiers pélagiques étrangers,  en sus des deux cas prévus dans le code en vigueur. L’invite de la tutelle a été rejetée, avec force arguments, par tous les participants dont des représentants du ministère, lors d’une réunion tenue le 20 octobre 2011.

Comme cela avait été largement développé en 2010 et 2011, les dégâts causés par la pêche des bateaux russes dans les eaux sénégalaise se résument ainsi qu’il suit :

  • Les bateaux  sont des bateaux usines  de 100 et 120 mètres de longueur et jaugeant entre 3.500 et 10.000 TJB ; leurs captures sont,  soit congelées à bord, soit transformées en produits élaborés  ou transformées  en huile et farine de poissons ;
  • Le  chalut  pélagique dont sont équipés ces bateaux est un filet remorqué qui évolue en pleine eau, depuis la surface jusqu’à proximité du fond, sans jamais être en contact avec lui. La profondeur de pêche  est contrôlée  au moyen d’un appareil émetteur-récepteur à ultrasons, installé sur la partie supérieure du chalut et relié par câble ou voie acoustique à un enregistreur placé à bord du navire. C’est l’un des engins de pêche est les plus dévastateurs ; il ramasse tout ce qu’il trouve sur son passage ;
  • Les chalutiers pélagiques  pêchent  accompagnés de cargos avitailleurs qui les approvisionnent en vivres et en  gasoil et procèdent  en outre, aux relèves d’équipages. Les captures sont transbordées en haute mer ou en rade des ports et acheminées directement sur les marchés d’exportation,  où ils concurrencent les produits des industries sénégalaises ;
  • Les observateurs embarqués sur des chalutiers pélagiques de très gros tonnage, n’ont pas la possibilité d’apprécier les quantités pêchées et stockées dans les chambres froides qu’ils doivent contrôler eu égard aux très basses températures qui y règnent. Pourtant,  c’est sur la base des quantités pêchées que le montant de la compensation exigible par l’Etat est évalué. L’exercice de la vertu exigeant un minimum d’aisance, n’est-ce pas  trop demander à des agents, sans statut, rémunérés uniquement lorsqu’ils sont embarqués de remplir leur mission avec toute la rigueur et le dévouement nécessaire ?

 

 

Fondement de la politique de pêche du Sénégal

 

Le Sénégal a su bâtir, à partir de 1970, une industrie de pêche à terre, grâce à la vision du Dr Ibrahima Malick DIA, le premier Directeur de l’Océanographie et des Pêches maritimes  sénégalais. Le crédo du Dr DIA était la primauté des investissements à terre générateurs d’emplois, de valeur ajoutée avec de produits  préparés dans des usines à terre et exportés, pour rapporter des devises au pays. Ce cadre d’élite ne consentait à attribuer des licences de pêche à des congélateurs, que lorsqu’ils appartiennent  à une  industrie de traitement basée à terre.  Pour Dr DIA, un congélateur est comparable à un camping-car, aujourd’hui il est au Sénégal et demain en Angola.  Ainsi, entre 1970 et 1985,  il y avait  au Sénégal, une quinzaine d’industries de traitement de produits de la pêche d’envergure : Adripeche, Surgel, Procos, Sardinafric, Spac, Senepesca, Sopao, Allied et Senepesca  etc. qui,  aujourd’hui , ont toutes disparues, avec des milliers d’ouvriers au chômage.  Avant, il y avait 90% de glaciers et 10% de congélateurs,  aujourd’hui il n’y a plus que 28% de glaciers et 72% de congélateurs et les emplois ont très fortement diminués. Le voisin du nord, lui, a choisi une politique inverse et 95 % des captures effectuées dans ses eaux sont exportés à l’Etat brut, sans transformation et très peu d’industries de traitement de produits de la pêche existent sur place. Aujourd’hui, ce pays est entrain de revoir sa politique mais en si prenant mal.

En voulant introduire dans la législation en vigueur au Sénégal depuis 1976, une disposition conduisant l’Etat  à s’abaisser à négocier comme, un vulgaire « bana bana », avec des armateurs de bateaux battant pavillon de complaisance - idée qui n’a jamais effleuré  aucun  de ses prédécesseurs – le ministre en poste veut ramener le Sénégal  50 ans en arrière. Le législateur avec l’article 17, alinéa (e) du code de la pêche,  impliquait les autorités de l’Etat du pavillon en cas de conflit entre un armateur étranger et les autorités d’un côtier. L’Etat n’avait pas de contacts poussés avec ces armateurs. Au-delà d’un certain niveau d’incompréhensions, le Sénégal n’avait pour interlocuteur que  l’Etat du pavillon.

De 1979 à 2009, 11 ministres de la pêche se sont succédé au 4ème étage du building administratif ; en 30 ans, ils ont travaillé avec 5 directeurs des pêches. Par contre, le ministre actuel, en  3 ans, a fait « appelé à d’autres fonctions » deux secrétaires généraux de son département, des cadres  d’une très grande expérience administrative, ainsi que  3 directeurs des pêches. Il en est à son quatrième. En outre, il n’a  pas de conseillers  techniques mais est entouré d’un ramassis de chargés de mission, non reconnus par la fonction publique. Un proverbe peulh dit «  il est normal d’avoir un problème avec samba peulh ou avec coumba peulh ; ce l’est plus quand on a des problèmes avec tout un village de peulhs».

 

Le biologiste des pêches « émérite » du 4ème étage du building administratif

 

Depuis 1970, une quinzaine de chercheurs français et sénégalais ont travaillé et font encore des investigations sur les sardinelles ; ils n’ont trouvé que Sardinella aurita et Sardinelle maderensis, dont les adultes effectuent des migrations entre le Sahara occidental et la Guinée Bissau et vice versa. Le chercheur émérite du 4ème étage,  lui, a découvert un 3ème qui partant des Iles du  Cap Vert,  transite par le Sénégal avant de rejoindre la Mauritanie. Cette espèce de sardinelle, serait peut-être Sardinella makakoulibantis. Signalons seulement à notre chercheur émérite, que l’écosystème d’un archipel comme les Iles du Cap Vert est très différent de celui du Sénégal, de la Mauritanie, de la Gambie  et de la Guinée Bissau. Les  poissons  qu’on  trouve au Cap Vert, ne sont pas les mêmes que ceux des pays continentaux. La  compréhension de ce  biologiste des pêches de la 25ème heure  du phénomène migratoire des sardinelles adultes et vivant au large est erronée et simpliste. Si seulement, chacun se limitait à son domaine de compétence, le Sénégal ne s’en porterait que mieux.

 

Amnésie des sénégalais

 

Il convient donc de rafraîchir la mémoire des sénégalais en leur recommandant de se référer au journal  « l’Economie du lundi 30 novembre 1997 »  dans lequel, en comparant les données officielles de 1997, il ressort que 9 bateaux russes,  cette année-là, ont capturé dans les eaux sénégalaises 30.228 tonnes de poissons, sans une seule débarquée à Dakar, sans licences ni accords. Par contre, la contrepartie financière  de l’accord de pêche Sénégal –UE 1997-2001 était d’environ  8 milliards de FCFA/an. Selon les journalistes de « l’Economie »,  les 9 bateaux russes concernés ont  causé au trésor public  sénégalais  un manque à gagner  de l’ordre  de 3,6 milliards FCFA » et c’était en 1997 avec des bateaux moins performants. Pour l’opération  de 2011,  les hauts fonctionnaires du MEM, en conférence de presse, tenue en août 2011, ont déclaré, pour 12 navires, 40.000 tonnes de captures  et un versement de 800 millions de FCFA  par an au trésor public.

Ces 800 millions FCFA correspondent à 2 ou  4 mois d’activités de pêche, comme annoncé par le ministre him self. Les activités des bateaux russes ayant commencé au début de 2010 et reprises en 2011, ils ont, par conséquent, pêché plus de 4 mois. Dès lors, n’est-il pas légitime de se demander où sont passées les recettes de la période se situant au-delà de ces  4 mois? On nous fera pas l’injure de dire qu’ils ont pêché gratuitement et  nous n’avons pas, non plus, été informé d’un versement au trésor autre que les 800 millions FCFA dont le ministre s’auto glorifie. Il est dommage que les déclarations de l’autorité de tutelle et ses actes ne coïncident presque jamais.

La  Fontaine a dit « rien n’est si dangereux qu’un ami ignorant, mieux vaut avoir un ennemi sage». A quelques mois d’élections très importantes pour l’avenir de notre pays, cette pensée doit faire réfléchir qui de droit.

 

 

Etat des stocks

 

A l’occasion de la réunion tenue à Casablanca du 24 au 28 mai 2011 « des  chercheurs venant de 14 pays, ont  observé que le stock de Sardinella aurita et de Sardinella maderensis est actuellement surexploité. Cette surexploitation, présente un risque sérieux pour la continuité de la pêche, non seulement pour les chalutiers industriels mais aussi, pour la flotte artisanale. Selon les résultats du modèle, la mortalité par pêche est supérieure à trois fois le niveau optimal».

 

Le ministre qui envisage d’introduire une trentaine de chalutiers pélagiques congélateurs russes, voudrait-il mettre en état d’insécurité alimentaire les populations sénégalaises qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Avec le diagnostic ci-dessus,  comment  peut-on  envisager d’accroître l’effort de pêche sur des poissons, qui constituent  l’aliment le plus accessible à des populations démunies? Comment, avec un tel constat, un fils de ce pays, peut-il vouloir accroître davantage l’effort de pêche ?

 

 

Le « show « du ministre de la pêche à  l’Assemblée nationale

 

De la prestation sans relief du ministre de la pêche à l’Assemblée nationale, prestation truffée d’amalgames entre les structures et  les hommes qui les animent et surtout  avec des attaques ad hominem qui ne l’honorent pas. De sa prestation,  seuls deux points  mériteraient  un commentaire :

-               les autorisations de pêche délivrées aux bateaux russes, sont une affaire d’Etat et il y a un choix à faire,  pour satisfaire les besoins de l’Etat ;

-               personne ne peut empêcher l’Etat de délivrer ces autorisations de pêche qui permettent, aujourd’hui, de régler beaucoup de problèmes, notamment le financement du plan Takkal.

 

Sommes-nous dans une République, dans un pays de droit  ou dans une république bananière ? Le Sénégal mérite mieux et puis, n’est-il pas prétentieux de confondre sa personne avec l’Etat ?

 

Le ministre de la pêche,  n’est même pas convaincu par ses annonces ; autrement, il n’aurait pas cherché  la complicité des experts pour introduire dans le nouveau code de la pêche, une disposition comparable aux licences libres mauritaniennes. Il s’y ajoute, que le plan takkal serait comme du «cube Maggi » avec lequel,  on agrémente toutes les sauces. Seuls les inconditionnels peuvent feindre de penser que dans cette opération de pêche l’approvisionnement en recettes additionnelles du Trésor public soit la  préoccupation principale du ministre ? Si c’était le cas, un document signé conjointement par le ministre de la pêche, le ministre des Finances et l’armateur n’était-il pas plus approprié ?

 

 

Les pays pauvres et les intermédiaires véreux encaissent et les  armateurs des nations riches envoient les chalutiers.

 

La société chinoise Poly Hondone Pelagic Fisheries  s’est implantée  en Mauritanie en juin  2010 ; elle détient 15% de part de marché des pélagiques importés en Chine. Cette société a signé une convection d’une durée de 25 ans avec la Mauritanie. Moyennant des avantages domaniaux et fiscaux,  elle s’est engagée  à  doter ce pays,  de bateaux de pêche neufs, à construire un entrepôt frigorifique de grande capacité, une usine de traitement de produits de pêche, une fabrique de glace, un port , un centre de formation,  l’envoi d’une centaine de barques artisanales de pêche et de  leurs équipages. C’est-à-dire ce que la Mauritanie aurait dû faire il y a plus de 50 ans.  Sous prétexte de « mauritanisation » des équipages, les pêcheurs artisans sénégalais ne sont plus les bienvenus en Mauritanie,  en violation des dispositions de l’article 62 de la convention des Nations unies sur le droit de la mer.  Ne serons-nous pas la prochaine cible de la Chine, avec notre boulimie d’argent.

 

Partis politiques, société civile, acteurs même combat : « touche pas à mon code de la pêche».

 

En Mauritanie,  lorsque le gouvernement a admis dans  ses eaux nationales le  bateau usine Lafayette et modifié la loi pour autoriser le chalutage en bœuf, interdit partout dans le monde,  les députés des partis d’opposition, la société civile et les acteurs, tous ensemble, se sont opposés à la mesure. Au Chili, lorsque le gouvernement a autorisé le même bateau usine  Lafayette,  accompagné de ses « catcheurs », à opérer dans leurs eaux, les acteurs ont intenté une action en justice contre ce  gouvernement et obtenu le départ du Lafayette vers la Mauritanie qu’il a, du reste, quitté depuis, pour les Iles Féroé.

 

 

Dr Sogui DIOUF

Vétérinaire


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