Le poisson du riche se nourrit avec la sardinelle du pauvre

Durabilité de la pêche à deux vitesses au Sénégal : le chalutier Oleg NAYDENOV est autorisé à  pêcher 70 tonnes de sardinelles par jour ; la pirogue de BOULAYE n’a pas le droit d’opérer avec des filets en mono filament

Photo : Ivano Trabalza

 

 

Le ministre de l’Economie maritime (MEM) n’a pas  bonne conscience avec l’attribution illégale de licences à des chalutiers pélagiques étrangers, en violation de la législation en vigueur. Il a profité de l’examen du budget de son département au Sénat, pour tenter de justifier son acte avec des arguties qui l’enfoncent plus qu’elles ne l’absolvent.  De la relation de S.M.S.CISSE dans Le Soleil du 2 décembre 2011, on  peut retenir notamment les 4 points ci-après :


  • Les responsables du GAIPES ne peuvent pas nous dicter notre politique.

La politique de pêche du gouvernement est contenue  dans la Lettre de Politique Sectorielle (LPS) signée,  en avril 2007, par les ministres chargés respectivement de la Pêche et des Finances.  La LPS en vigueur est l’aboutissement d’un  processus entamé en 2000 à la fin des concertations sur la pêche et l’aquaculture. Le « draft  » préparé par la Cellule d’Etudes et de Planification (CEP) a été circularisée entre tous les services  de l’Etat et également transmis, pour avis et observations, à tous  les acteurs du secteur. Les  structures consultées ont fait connaître leurs avis et  observations dont  la plupart, après discussions, ont été retenues et incluses dans un document  validé par les bailleurs de fonds.

En faisant sa proclamation,  le MEM  ignore, assurément, comment se définit une politique de pêche. Le GAIPES n’a rien à imposer sinon qu’à rappeler, au besoin, ce qui est consigné dans la LPS, tous  les acteurs de la pêche ayant pu faire connaître, au préalable,  leurs propositions.

 

  • Le poisson pêché par les bateaux étrangers fait partie du stock migrant qui est partagé,  essentiellement constitué de poissons qui ne sont pas consommés par les Sénégalais.

Il est vraiment osé de soutenir que les sénégalais ne consomment pas la sardinelle (yaboye) ou le chinchard (diaye) et ce, devant le ministre du Budget qui, très certainement, a dû rire sous cape.

 

  • Les bateaux de pêche étrangers qui ont été autorisés à pêcher dans nos eaux, ont pêché 52.000 tonnes de poissons qui ont  apporté au Trésor public 850 millions de FCFA.

Céder la tonne sardinelle à 35 dollars US quand on sait qu’elle serait revendue congelée à 300 dollars, entre 1.200 et 2.000 dollars si elle est transformée en farine et à 600 dollars en huile de poisson, est contraire aux intérêts du Sénégal. Par ailleurs, indiquer les quantités de poissons pêchés sans fournir celles de farine, d’huile produites et de conserves fabriquées ; c’est cultiver  l’opacité et la dissimilation et non de la transparence.

 

  • Profiter de ce poisson nous permet de mobiliser des ressources extrabudgétaires qui peuvent contribuer à résoudre nos problèmes liés aux quais de pêche, à l’électricité et aux infrastructures.

Le  MEM, ne sait, peut-être pas,  que le recours aux affectations particulières de recettes de l’Etat est en violation des principes de base du droit budgétaire. La totalité des compensations  financières  obtenues doivent, en effet, faire l’objet d’une affectation comptable au budget général de l’Etat. Le financement de projets de développement de la pêche ne doit pas, par le biais d’affectations non réglementaires et hors budget, échapper aux tests de cohérence et d’opportunité prescrits par le Programme Triennal d’Investissements Publics.  Par ailleurs, on notera qu’en 2000, le quai de pêche de Ouakam a coûté 589 millions, celui de Thiaroye 483 millions et celui de Joal 332 millions FCFA. Par conséquent,  850 millions FCFA ne permettent pas de financer des quais de pêche, des complexes frigorifiques encore moins participer à l’électrification du pays. On prend les sénégalais pour des demeurés et des gens cupides.

 

 

Pourquoi les armateurs russes courent-ils derrière les petits pélagiques ?

Dans le monde, les petits  poissons pélagiques tiennent une place considérable dans l’équilibre alimentaire de nombreuses populations, parmi les plus pauvres. Ils  représentent les volumes les plus importants dans les captures de toutes les mers du globe et surtout, sont les espèces les plus convoitées par l’industrie de la farine de poisson. Plus d’un quart des captures mondiales sont transformées en farine et en huile pour nourrir des poissons et des crevettes d’élevage. Avec le développement de l’aquaculture intensive pour satisfaire les besoins, toujours plus grands, des plus riches, les petits pélagiques sont détournés de leur vocation première, à savoir nourrir directement les populations démunies. Ils sont, au contraire, orientés vers l’alimentation des poissons prisés par les habitants des pays riches.

Ainsi, une grave menace pèse sur les petits pélagiques, celle d’une exploitation industrielle irresponsable qui  se développe avec des armements russes et chinois démarchés par des lobbyistes sans scrupules. Plus de 50% des captures de ces poissons sont ainsi destinées à la minoterie. La farine de poisson produite mondialement va à 46% à l’aquaculture, 24% à nourrir des porcs, 22% à l’alimentation des poulets. La tonne de farine de poisson, selon  la qualité et le taux de protéines, peut être vendue entre 1.200 et 2.000 dollars US.

 

Comment devrait  être géré de manière responsable le stock partagé de petits pélagiques côtiers pour assurer son développement durable ?

C’est du fait que les poissons traversent les frontières maritimes, qu’est venue l’idée pour chaque Etat, d’en pêcher le maximum dans les limites de sa ZEE avant qu’ils ne la quittent. Il y a  une course au poisson, chaque pays se disant, si je ne le  prends pas aujourd’hui, mon voisin le prendra demain. Ce faisant, on se trouve dans une logique de concurrence malsaine, situation où la durabilité du sous stock adulte n’est pas assurée. Pour rappel,  le développement durable se définit comme étant  un développement qui répond aux besoins du présent, sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.

Eu égard à son rang et à ses intérêts, le Sénégal  doit œuvrer pour la définition d’un plan  de gestion des petits pélagiques bien réfléchi et surtout s’inscrivant dans la durabilité. Pour les besoins d’une gestion responsable et durable, il est nécessaire de déterminer, scientifiquement, la quantité de poissons pélagiques qui peut être capturée, chaque année, dans la sous région et de s’en tenir à cette quantité par une décision politique. Le Sénégal y a tout intérêt, compte tenu du  nombre de ses pêcheurs, de la part de la pêche artisanale dans ses captures totales à  savoir près de 85%. En outre, 72% de ses ressources halieutiques sont constituées de petits pélagiques et la consommation de poisson au Sénégal est de 28 kg/personne/ an.  Eu égard également au nombre d’emplois créés par la pêche et des devises générées. La Mauritanie, par contre, n’a pas une tradition maritime et ne consomme que 4,6 kg /personne/ an et les emplois créés ne dépassent pas les 30.000. Quant au Maroc, il fait exploiter le poisson se trouvant au large des côtes du Sahara occidental. L’ONU ne reconnaît pas la souveraineté  du Maroc sur ce territoire. La part de la Gambie quant à elle est insignifiante.

La concertation  peut se réaliser avec la création de commissions nationales sur la gestion durable des petits pélagiques, à l’effet d’asseoir les règles d’une administration concertée voire  harmonisée des ressources transfrontalières. Les critères de partage des ressources concernées entre les 4 pays, définies,  il restera à  décider qui doit en profiter, de quelle façon et dans quelle proportion. L’OMVS qui a obtenu à des résultats remarquables  en matière d’électricité est l’exemple à reproduire.

La Commission Sous Régionale des Pêches (CSRP)  a engagé une série de concertations sur la gestion des bancs de petits pélagiques migrateurs qui constituent une véritable préoccupation. La  vision des spécialistes n’est pas  partagée par le MEM qui soutient : « le Sénégal gagnerait  à faire pêcher ce poisson, parce que ce sont des milliards de FCFA qui nous passent sous le nez. Nous devrions revoir notre vision de la pêche de ce stock, tout le monde y gagne, armateurs, mareyeurs, pêcheurs et économie nationale ». Si tout le monde y gagnait,  pourquoi les acteurs passeraient-ils  leur temps à fustiger les actes posés par le MEM ? Comment ce dernier, peut-il avoir la prétention de mieux connaître que les acteurs, où se trouvent leurs propres intérêts ?

S’agissant des juvéniles, surexploités dans la région de Mbour, il faut magnifier le comportement  des acteurs locaux ; suivant leur suggestion, un arrêté préfectoral  11-465/PDMB/SP du 28 octobre 2011, portant validation des initiatives de la gestion des petits pélagiques dans le département de Mbour a été pris. La pêche, la commercialisation, le transbordement et la transformation des sardinelles de moins de 15 cm (les juvéniles) sont strictement interdits au niveau des eaux maritimes adjacentes aux limites territoriales de ce département.

Malheureusement, les sacrifices  des pêcheurs artisans concernant l’exploitation des juvéniles seront sans effet, si le MEM continue à autoriser de manière irréfléchie les bateaux russes à surexploiter le sous-stock adulte. Une population constituée uniquement de juvéniles n’est, nulle part, viable, ni chez les poissons ni chez les humains. Il faut également de jeunes reproducteurs et des adultes pour assurer le renouvellement et la durabilité du stock.

 

Conclusion

Sans jouer au sycophante, l’honnêteté nous oblige à dire qu’en continuant à délivrer des autorisations de pêche, en violation de la loi, le MEM persévère dans l’erreur. Il ne peut pas, logiquement, interdire aux pêcheurs artisans d’utiliser des filets de pêche en mono filament (interdiction tout à fait justifiée si on veut assurer une pêche durable) et en même temps, autoriser des chalutiers de 120 mètres avec un équipage de 117 hommes  piller, sans retenue, le sous-stock hauturier.

Par ailleurs, délivrer des licences de 2 à 4 mois ne commençant qu’à compter du jour d’entrée du navire dans les eaux sénégalaises (ce qui est inédit), alors que le code de la pêche prévoit des licences de 6 et 12 mois d’une part et d’autre part,  accorder une tolérance de 10% sur la maille des chaluts, alors qu’en  2005 un navire sénégalais a été arraisonné avec un filet de 69,68 mm au lieu de 70 mm, constituent des libéralités injustifiables.

De même, céder à 35 dollars la tonne du poisson qui, sur le marché international, en vaut 300  et sur le marché local 13 à 16.000 FCFA la caisse de 45 kg, est une faute. Pour moins, l’ancien Premier ministre d’Ukraine croupit en prison, la dame à la natte blonde tressée, est accusée d’abus de pouvoir ayant signé un contrat gazier jugé plutôt favorable à la  Russie.

Tous les arguments avancés par le MEM pour justifier son acte sont contestables : les pêcheurs artisans d’aujourd’hui sont capables d’atteindre les zones où se trouvent les sardinelles adultes migratrices, leur surexploitation a, sans nul doute, des conséquences néfastes sur la reproduction et le renouvellement des stocks de pélagiques côtiers.  Parmi les pays qui  partagent la ressource le Sénégal est celui qui perdrait le plus, si le déficit de 3 millions de tonnes, annoncé par les experts vers 2015, se confirmait.

Ceux qui ont suivi le parcours du MEM depuis le MEOCAM, savent qu’il renonce rarement. Ainsi  nous ne serions pas surpris, s’il  entreprenait de modifier la loi pour légitimer ses actes, ou poursuivait sa quête  effrénée de recettes extrabudgétaires.

 

Einstein  et Montesquieu avaient raison, le premier a dit  «Le monde est dangereux à vivre ! Non  à cause de ceux qui font du mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire » et le second, « Le plus grand mal que fait un ministre n’est pas de ruiner son peuple ; il y en a un autre mille fois plus dangereux, c’est le mauvais exemple qu’il donne ».

« Rappelle, tu n’es qu’un rappeleur », coran, sourate 88, verset 21. Tel est le rôle auquel nous nous limitons.

 

 

Sogui DIOUF

Docteur Vétérinaire

Ancien Directeur des Pêches Maritimes du Sénégal


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