Effondrement du Thiof : gestion inefficace de la pêche artisanale

Photo : Aprapam

 

Les eaux au large du Sénégal se sont vidées de leurs mérous, ou « thiof ». Comment ce poisson emblématique du pays a-t-il pu quasiment disparaître ? Une équipe franco- sénégalaise vient de montrer que l’effondrement des stocks est dû à l’essor de la pêche artisanale – vue en général comme une alternative durable aux pêcheries industrielles. En 30 ans, le nombre de pirogues a quadruplé. La technologie augmente sans cesse la puissance de pêche de la flotte. Pour réduire la pression sur la ressource, les chercheurs préconisent de mettre en place une gestion des petites pêcheries et de réguler l’exportation, qui fait grimper les prix au kilo et fait du thiof une denrée toujours très rentable malgré la rareté du poisson.

Depuis dix ans, le mérou blanc, ou « thiof » en langue Wolof, manque cruellement au Sénégal. Poisson emblématique du pays, il constituait encore récemment la base du plat national, le « thiéboudiène ». Aujourd’hui, il se fait très rare sur les étals des marchés et affiche un prix au kilo exorbitant.

Une flottille multipliée par quatre Comment un poisson, autrefois symbole de l’abondance des ressources sénégalaises, a-t-il pu quasiment disparaître ? Une équipe franco-sénégalaise du CRODT (Centre de Recherches Océanographiques de Dakar-Thiaroye) et de l’IRD vient de montrer que l’effondrement des stocks de mérou est dû au boom depuis 30 ans de la pêche artisanale, pourtant considérée le plus souvent comme une solution plus durable que les pêcheries industrielles. Sous la pression de la demande mondiale, en particulier européenne, le nombre de pirogues a été multiplié par quatre (l’attrait pour la pêche au mérou a été amplifié par la hausse de son prix local, accélérée par la dévaluation de 50 % du franc CFA en 1994). Grâce aux données du CRODT, les chercheurs ont montré la corrélation entre cet essor de la petite pêcherie et la chute du thiof, au cours des dernières décennies.

D’excellents pêcheurs

Outre leur nombre en expansion, les piroguiers tiennent essentiellement leur puissance de pêche de l’amélioration des technologies. Aujourd’hui, la majorité d’entre eux dispose d’outils de navigation GPS et de sondeurs pour détecter les bancs de poissons. Ils peuvent évoluer sur de très longues distances, au-delà des eaux territoriales, jusqu’en Mauritanie notamment. Ils font également preuve d’une grande adaptabilité, passant au gré des besoins de la ligne au filet, etc. Cette flexibilité leur permet de s’adapter à la demande, dans un contexte de marché des produits de la mer mondialisé.

Le thiof privé de ses mâles

Le mérou, de son nom scientifique Epinephelus aeneus, possède une singularité, qui a décuplé les effets de sa surexploitation : il est hermaphrodite. Il naît d’abord femelle, puis change de sexe vers l’âge de douze ans, dès qu’il atteint 80 cm de long. Or, ce sont les plus gros individus qui sont préférentiellement pêchés. Les mâles sont donc prélevés en premier lieu et, à terme, il ne reste quasiment plus que des femelles. Ce phénomène menace le renou- vellement des stocks lié à la reproduction.

Ces travaux soulignent la nécessité de développer une stratégie de conservation intégrant la gestion de la flotte artisanale, par essence diversifiée, et de réduire la pression de pêche. En ce sens, les chercheurs préconisent de diminuer les subventions qui incitent à sans cesse augmenter la capacité des pêcheries. Autre levier : réguler l’exportation et réduire ainsi l’intérêt de cette espèce pour les pêcheurs par des moyens réglementaires ou en décourageant la demande extérieure par divers moyens envisageables, taxes ou encore campagnes de sensibilisation, pour faire baisser le prix local du mérou afin de le revoir un jour sur les étals sénégalais.

 

Source : IRD


Les commentaires sont clos.