Allons-nous encore manger du poisson dans quelques années ?

« L’incertitude est de tous les tourments, le plus difficile à supporter »

 

 

Plage de Mbour

Photo : Aprapam

 


Avec l’annulation de 29 autorisations de pêche accordées à des chalutiers pélagiques étrangers pour respecter une promesse électorale,  certains  ont cru  le feuilleton des bateaux russes  clos.  Que nenni, du fait de l’incohérence des déclarations des uns et des autres

 

Pourquoi une position aujourd’hui, une autre le lendemain ?


Par lettre  du  25 avril 2012  portant annulation de 29 licences de pêche à des bateaux étrangers, une haute autorité a écrit : « Après avoir réuni tous les éléments d’appréciation du dossier relatif  aux protocoles d’accord autorisant les navires étrangers à exploiter les ressources pélagiques migratrices dans les eaux sous juridiction sénégalaise, le gouvernement a souverainement pris la décision de mettre fin à ces activités au plus tard le 30 avril 2012, délai de rigueur ».

La même haute autorité, le 27 avril 2012,  à l’occasion d’un point de presse tenu à la  DPSP (cf. Seninfos du 1/05/ 2012), a précisé que le retrait des bateaux étrangers ne signifie pas une fermeture des eaux sénégalaises d’une part et de l’autre, des autorisations  de pêche continueraient à être accordées mais en tenant compte des ressources et des intérêts de l’Etat. Avec les experts, nous allons étudier le nombre d’autorisations de pêche à octroyer ».

Dans  le communiqué du Conseil des ministres du 14 décembre 2012  on peut lire: « le ministre de la Pêche et des Affaires maritimes a entretenu le Conseil de la question relative à l’octroi de licences de pêche au profit d’armateurs étrangers. Sur ce point précis, le président de la République a décidé de prolonger le repos biologique sur nos espaces maritimes, en gelant l’octroi de licences de pêche à des armateurs étrangers, pour une durée d’au moins un an ».

Enfin, une très haute autorité a accordé, à Washington DC, le 15 avril  2013, une interview au  journaliste  Christopher  PALA, d’Inter Press Service. Elle dit notamment : « Maintenant nous allons trouver une approche responsable de la gestion de cette pêche de façon durable, afin que nos pêcheurs puissent pêcher et que les chalutiers étrangers soient aussi en mesure d’opérer dans des conditions strictement contrôlées ». Signalons que ces propos ont été tenus, le jour de la remise d’une distinction à cette haute autorité, suite à l’annulation de 29 autorisations de pêche délivrées à des chalutiers étrangers.

 

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliquer ?


Un Conseil Interministériel sur la pêche (CIM) s’est tenu le 18 juin 2013, la recommandation ci-dessous a été faite à cette occasion : « Maintenir l’arrêt des autorisations de pêche aux chalutiers pélagiques jusqu’à ce qu’une évaluation de cette opération soit réalisée. Cette évaluation  devra notamment cerner les impacts de  l’opération au plan biologique et budgétaire, sur les administrations et le climat social dans le secteur ». Pour certains, cette recommandation est à saluer. Nous  ne partageons pas leur appréciation.

Les   ressources pélagiques côtières de la façade maritime nord-ouest africaine, sont partagées entre le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie et la Guinée-Bissau. De ce fait, toute évaluation biologique, pour être pertinente, doit être  effectuée à l’échelle de la sous région. Un groupe de travail FAO/COPACE se réunissant, chaque année, depuis plus de 10 ans  à l’effet de faire le point sur l’état des stocks et des recommandations, quelle est l’utilité de d’une évaluation ne concernant qu’un seul pays ?

Concernant l’évaluation budgétaire et celles portant sur les administrations ou sur le climat social, force est de signaler que les services du ministère de la Pêche et des Affaires maritimes notamment la DPSP, détiennent toutes les informations utiles à savoir : le nombre de chalutiers ayant pêchés, leurs périodes respectives  d’activité, le volume des captures effectuées, les espèces pêchées, les caractéristiques techniques de chaque chalutier, les  primes perçues par les observateurs  et  en se basant sur l’accord Russie-Maroc, estimer le montant des sommes  qu’auraient dû percevoir les marins à savoir 16 par bateau.

Honnêtement, quelle est l’utilité des paramètres autre que l’évaluation biologique. Nous ne pouvons pas, un seul instant, imaginer que des considérations d’ordre financier puissent justifier l’attribution de licences de pêche à des chalutiers étrangers, en sachant qu’ils peuvent être à l’origine d’une surexploitation des petits pélagiques et entrainer une pénurie de poisson.

Ce qui précède évacué, il  est souhaitable que les autorités sénégalaises fassent la différence entre repos biologique et attribution de licence de pêche d’une part et il faut savoir d’autre part que l’autorisation de pêche est donnée sous la forme d’une licence.

 

Un  patrimoine national devenu patrimoine privé.


L’ancien ministre de la pêche a violé la loi de 2010 à 2012 en négociant des accords avec des sociétés privées contrairement aux dispositions du code de la pêche et ensuite, comme si les ressources halieutiques des eaux sénégalaises lui appartenaient, il a appliqué une législation ad hoc et dans ce contexte a :

-        accordé à des bateaux étrangers des licences de pêche d’une durée de 2 mois, alors que le décret 98-498 du 10 juin 1998 prévoit,  en son article 19, des licences  d’une durée de 6 mois et  de 12 mois ;

-        dispensé ces navires étrangers de l’embarquement de marins sénégalais ;

-        dispensé les bateaux  concernés du paiement des redevances dues au titre des licences de pêche,  qui dans le cas d’un chalutier pélagique congélateur est de 52.500 FCFA/TJB/an. Les  29 chalutiers dont les licences ont été annulées fin mars 2012, auraient  dû verser au  trésor  8.798.542.500 FCFA  pour une licence de 12 mois et 4.531.403.887 FCFA pour 6 mois ;

-       autorisé  des bateaux ne disposant pas de capacité de congélation à transborder en mer  leurs captures dans des navires collecteurs, alors que celles-ci auraient pu approvisionner le marché local ou être traitées  au niveau des usines de la place par des milliers d’ouvrières sénégalaises ;

-       réparti les sommes  versées par les bateaux étrangers entre  le trésor et son ministère en ouvrant, à cet effet, un compte dans une banque de la place en violation des règles de la comptabilité publique ;

-       fait libérer des bateaux surpris en action de pêche dans une zone interdite. Les amendes  proposées par la commission compétente ont été annulées. En tout état de cause toutes les sommes encaissées sur le compte ouvert au nom du ministère chargé de la pêche, doivent être évaluées et la DAGE du ministère doit fournir j les pièces justificatives.

 

Nous référant au préambule de la constitution il où il est inscrit ce qui suit : Le Sénégal affirme son attachement à la transparence dans la conduite et la gestion des affaires publiques ainsi qu’au principe de bonne gouvernance. Nous estimons que doivent cesser les pratiques opaques comme la signature  d’accords entre le Sénégal et des privés  alors que c’est la signature d’accords  entre le Sénégal et  des pays étrangers qui est autorisé. Ni le code de la pêche ni le décret 2012-645 du 4  juillet 2012 relatif aux attributions du ministre de la  Pêche et des affaires maritimes n’autorise le MPAM à signer avec des privés. Sur ce point précis, la rupture annoncée n’est pas du tout perceptible.

Le Gabon nous offre   un  bel exemple de transparence postant  sur le site internet du gouvernement, à la fois, les recettes générées par les licences de pêche délivrées, leur nombre, le type de pêche pratiqué et les sommes encaissées.

 

Les engagements internationaux du Sénégal.


Le  Sénégal a ratifié le 25/10/1984 la Convention des Nations Unis sur le Droit de la Mer  (CNUDM) qui en son article 62 dispose notamment de ce qui suit : « L’Etat côtier détermine sa capacité d’exploitation des ressources biologiques de sa  ZEE. Si cette capacité est inférieure à l’ensemble du volume admissible des captures, il autorise d’autres Etats, par voie d’accords ou d’autres arrangements à exploiter le reliquat du volume admissible ».

La dernière réunion du groupe de travail FAO/COPACE s’est tenue, du 10 au 15 juin 2013 à Nouadhibou, pour constater que comme les années précédentes, que les stocks sont surexploités et que l’effort de pêche doit être substantiellement réduit. En d’autre termes, il n’existe pas  dans la sous –région un surplus à céder à un pays tiers et ce, d’autant plus que les petits poissons pélagiques constituent un filet de sécurité alimentaire pour les populations démunies. Déjà à sa session de 2011, le groupe de travail avait considéré le stock de sardinelles surexploité et que cette surexploitation, présentait un risque sérieux pour la continuité de la pêche aussi bien pour les chalutiers pélagiques que pour la flotte artisanale.

 

Les ambitions de la Russie.


D’autre part, dans sa livraison du 30/11/2012 le journal les Izvestia rapporte que l’Agence Fédérale de la Pêche a rappelé que la flotte russe pêche en Afrique depuis 1961. Elle débarquait à l’époque jusqu’à 1,5 millions de tonnes de petits pélagiques. Par contre, en 2011, les captures n’étaient plus que de 211.000 tonnes et de 148.000 tonnes pour les 9 premiers mois de 2012. La Russie fixe désormais à 400.000 tonnes le volume de captures à atteindre.

En outre, la  Russie a délocalisé  à Dakar au début de 2013 son représentant pour l’Afrique qui était précédemment basé en Mauritanie. Ce dernier a accordé le 4/08/2013, à la revue européenne Agritrade une interview ou il soutient que pour la flotte russe, la sardinelle est un second choix et que le chinchard  et le maquereau sont les espèces recherchées et que partant, leurs bateaux ne concurrencent pas la pêche piroguière sénégalaise. Le représentant russe n’ignore pas que le chalut pélagique utilisé, capture aussi bien les sardinelles, chinchards et maquereaux aussi bien que les dorades qui sont des poissons de fond et que le Sénégal n’a pas un surplus qu’il peut céder à la Russie, eu égard aux possibilités de  sa pêche artisanale très active et de la forte consommation per capita de poisson, contrairement à la Mauritanie.

 

La sardinelle, une denrée de première nécessité.


Les  derniers résultats généraux de la pêche maritime au Sénégal, révèlent  ce qui suit :

-       les captures totales effectuées dans les eaux sénégalaises en 2011 étaient de 420.879 tonnes dont 372.906 par la pêche artisanale. Les deux espèces de sardinelles, la sardinelle ronde et la sardinelle plate représentent 215.547 tonnes soit 58% des captures de la pêche piroguière. La sardinelle joue  donc un rôle très important dans l’alimentation des sénégalais ;

-       Le CRODT ayant recensé, dans les eaux du Sénégal, 142 espèces de poissons ayant une valeur commerciale, quand 2 espèces représentent à elles seules plus de la moitié des captures effectuées, force est de reconnaitre qu’elles nécessitent une attention toute particulière ;

Au moment où le gouvernement  fait de gros efforts diminuer le prix des denrées de première nécessité le riz notamment afin de satisfaire la demande sociale, est-il logique d’entreprendre des actions susceptibles d’entraîner un renchérissement du prix des sardinelles ?

Tout le monde sait,  qu’à moins d’en faire de la bouillie,  le riz ne se mange pas sans être accompagné de viande ou de poisson. Aussi, favoriser la surexploitation des petits pélagiques accessible aux populations démunies et la hausse de son prix  est-elle, à notre avis, une erreur.

Enfin, il convient une fois encore de rappeler qu’un  déficit de petits pélagiques est à craindre à l’horizon 2015 à l’échelle de toute la sous région (M.D. BARRY, CRODT).

 

Allons-nous encore manger du poisson dans quelques années ?

 

 

Dr Sogui DIOUF

Vétérinaire

Soguidiouf@gmail.com

 

 

 

 

 

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