Réserver à la pêche artisanale l’exploitation de la Sardinelle ou Yaboye

Photo : Ivano Trabalza

 

« Ceux qui ont le privilège du savoir, ont le devoir d’agir »

 

Rappel

Chaque année,  à l’approche de la saison froide, les bateaux russes se rappellent au bon souvenir des sénégalais en sollicitant des autorisations de pêche. Les ambitions de la flotte russe qui, jadis, pêchait annuellement 1.500.000 tonnes de petits pélagiques le long des côtes nord-ouest africaines se limitent, désormais,  à pêcher 400.000 tonnes par an.

 

L’accès des eaux des pays situés sur la façade précitée comme le Sénégal, est d’une très grande importance pour les chalutiers congélateurs russes. Aussi, la Russie déploie-t-elle beaucoup d’efforts pour avoir l’autorisation de poursuivre les bancs de petits pélagiques, dans les eaux respectives du Maroc, de Mauritanie, du Sénégal, de Guinée Bissau.

 

En 2010, la Russie, avec la complicité du ministre de l’Economie maritime de l’époque, avait obtenu l’autorisation d’exploiter les ressources pélagiques côtières.

 

En avril 2012, la flotte russe après avoir pêché, à satiété, entre 2010 et 2012 a été sommée de cesser ses activités dans les eaux sénégalaises.

 

En 2013, un accord de pêche a été signé avec la Guinée Bissau, offrant à la Russie la possibilité d’opérer dans la zone commune entre le Sénégal et la Guinée Bissau et d’en profiter, pour faire des incursions dans les eaux du Sénégal. Ainsi  Oleg NAYDENOV a été arraisonné à la fin de 2013 en action de pêche sans autorisation.

 

Cet arraisonnement a soulevé l’ire des autorités russes qui ont convoqué un diplomate de notre ambassade à Moscou, pour une demande d’explications. La presse russe est tombée à bras raccourcis sur le Sénégal, les popovs soutenant qu’Oleg NAYDENOV avait été arraisonné dans les eaux bissau-guinéennes. A ce sujet, ce que les sénégalais ne savent pas, c’est qu’au même moment, la Russie proposait au Sénégal la convocation de la commission mixte prévue par l’accord de coopération Sénégal-Russie. La Russie a également invité notre Premier ministre à  participer à un forum des investisseurs devant se tenir à Moscou, avec la présidence d’une journée dédiée au Sénégal. Ces deux propositions  ont été déclinées.

 

Nouvelle approche de l’Agence Fédérale de Pêche de Russie

Cette année, nous nous demandions, quelle stratégie la Russie allait employer, quand il nous est revenu qu’un opérateur économique de Dakar à la tête d’une société mixte, avait introduit auprès du Ministère de la Pêche et de l’Economie maritime (MPEM) une requête portant notamment sur 10 autorisations de pêche, ainsi que la reprise de la société Africamer, en liquidation.

L’examen de la requête de ce compatriote cité par le représentant  de l’Agence Fédérale de Pêche de Russie, le 9 décembre 2013, sur les antennes d’une télévision privée, comme étant leur partenaire au Sénégal, fait apparaître des coïncidences, des incongruités, une incohérence, une tromperie et de la prétention.

 

En effet, le quotidien l’OBS des 31 décembre 2013 et 1er janvier 2014, relate que le représentant de l’Agence russe a  introduit auprès de la présidence de la République (PR), une requête comprenant, entre autres, une demande de licences de pêche pour 10 bateaux et 100.000 tonnes, 6 mois par an, pendant 5 ans, ainsi que la reprise d’Africamer. Les russes semblent maintenant comprendre que l’absence de débarquement de captures au Sénégal est l’un des reproches qu’on leur fait. La requête comprenait également un chantier naval et des fermes d’aquaculture.

 

La requête  de septembre 2014 comporte :

 

  • des incongruités relatives à la  référence à l’accord de coopération Sénégal-Russie du 8 février 2011 dans le cadre duquel, la demande introduite auprès MPEM semble se placer, alors que la société concernée est de droit sénégalais. Il est toutefois à noter que l’accord précité ne prévoit pas l’octroi de possibilités de pêche. La demande comprend outre, l’usine d’Africamer, un chantier naval et un volet aquaculture. Avec 11 milliards FCFA, il  est irréaliste de vouloir réaliser un programme de cette envergure ;
  • une incohérence : approvisionner Africamer avec des produits déjà congelés et conditionnés en mer ;
  • une tromperie : faire croire que l’usine d’Africamer remise en état, va accroître les exportations de petits pélagiques vers la Russie. En effet, la Russie ne pêche pas en Afrique pour nourrir sa population mais  plutôt,  pour revendre sur le continent la tonne de poisson à plus de 800 dollars US ;
  • désolante prétention qui consiste au lieu de se conformer à la législation en vigueur, de demander, au contraire, sa révision pour qu’y soit inclus la pêche semi-industrielle qui n’y est pas prévue.

 

Les similitudes entre les propositions russes faites au PR en 2013  et celles du promoteur sénégalais en 2014, sont tellement frappantes, qu’on se demande si la requête n’émane pas de l’Agence Fédérale de Pêche de Russie, pour faire opérer ses chalutiers au Sénégal pour les 5 années à venir.

 

La sardinelle et son importance au Sénégal.

Sur la période 2000-2012 les débarquements annuels de la pêche maritime au Sénégal dépassent 400.000 tonnes de poisson dont 90% par la pêche artisanale. Parmi une cinquantaines d’espèces commerciales, les deux espèces de sardinelles représentent plus de 53% des débarquements totaux et plus de 60% de ceux de la pêche artisanale. Les  pêcheurs artisans conscients de la surexploitation des sardinelles se sont imposés des restrictions notamment :

 

  • dans la région de Mbour en poussant l’administration locale s’agissant des juvéniles, surexploités localement, à proposer un arrêté préfectoral portant validation des initiatives locales de la gestion des petits pélagiques. La pêche, la commercialisation, le transbordement et la transformation des sardinelles de moins de 15 cm étant strictement interdits. La loi n°98-32 du 14 avril 1998 portant  code la pêche maritime interdit seulement la capture des sardinelles de moins de 12 cm ;
  • engagé d’autres initiatives  dans les grands centres de pêche comme  Mbour, Joal,  Saint Louis et Cayar soit une interdiction de capture et de transformation des juvéniles, soit  des arrêts temporaires de la pêche.

 

S’agissant de l’emploi direct, environ 60.000 pêcheurs artisans ont été dénombrés au Sénégal dont 20% (soit près de 12.000) relèvent de la seule pêcherie de sardinelles. En outre, de nombreux métiers connexes (distribution du poisson, transformation artisanale) associés  à la pêcherie de sardinelles se caractérisent par de faibles barrières à l’entrée en termes de capital, qualification et savoir-faire et emploient des milliers de personnes. L’âge moyen des pêcheurs se situe entre 18 et 35 ans.

 

L’amont de la filière des sardinelles mobilise des milliers de personnes qui exercent des activités d’où ils tirent l’essentiel de leurs revenus. L’importance de la composante féminine dans la transformation artisanale constitue un facteur favorable aux politiques de réduction de la pauvreté.

 

Au plan de la sécurité alimentaire, les sardinelles constituent la source de protéine animale la plus accessible en termes de prix et de quantité, face au renchérissement des prix des autres produits d’origine animale et la baisse du pouvoir d’achat accentuée par une croissance démographique rapide qui est de 2,6% (rapport provisoire plan d’aménagement de la pêcherie de sardinelles). Dans beaucoup de familles sénégalaises, actuellement, seul le repas de midi, à base de riz au poisson (sardinelles) est assuré. C’est la « débrouille » pour le petit déjeuner et le diner.

 

Enfin, les sardinelles, constituent une part importante des produits exportés vers l’Afrique principalement et l’Asie.

 

Les chalutiers russes n’entrent pas en concurrence avec la pêche artisanale : un très gros mensonge.

Le stock de sardinelles est unique, il est subdivisé en trois sous-stocks : juvéniles (moins de 18 cm), jeunes reproducteurs (entre 18 cm et 24 cm) et adultes (plus de 24 cm). L’approvisionnement du sous-stock adulte (celui qui effectue des migrations entre le Maroc et la Guinée Bissau en passant par la Mauritanie et le Sénégal) est assuré par celui des jeunes reproducteurs, lui-même alimenté par le sous-stock juvénile. Il y a, pour toute la sous-région 2 zones de naissance situées respectivement au nord de la Mauritanie et dans la région de Mbour au Sénégal.

Toutes les captures des chalutiers comme ceux des pirogues sont prélevées sur le même stock qui, rappelons-le, est unique. A cet égard, il est inexact de dire que les sardinelles sont insuffisamment exploitées par la pêche artisanale à qui, les chalutiers pélagiques ne font aucune concurrence.

 

La pirogue sénégalaise capable d’atteindre les Iles Canaries ne peut pas avoir des difficultés à pêcher au-delà de 20 milles marins (37 km) d’une part et de l’autre, on trouve des sardinelles de 24 cm et plus, dans les captures de la pêche artisanale. De nombreuses infractions sont commises dans la zone interdite. Ainsi, entre 2010 et 2012, 41 infractions, par 22 bateaux russes ont été enregistrés (Greenpeace, mains basses sur la sardinelle).

 

La phraséologie russe – ressources pélagiques hauturières migratrices – que ses obligés sénégalais répètent comme des perroquets,  sont plutôt des ressources pélagiques côtières. Les ressources pélagiques hauturières migratrices ce sont les thonidés.

 

Etat d’exploitation des stocks de petits poissons pélagiques côtiers.

Le groupe de travail FAO/COPACE réuni en juin 2013, à Nouadhibou, a constaté que comme les années précédentes les stocks de sardinelles sont surexploités et que l’effort de pêche doit être substantiellement réduit.

 

L’accroissement de l’effort de la flottille artisanale sénégalaise très dynamique et celui d’une flotte industrielle chalutière étrangère, ainsi que leurs interactions accentuent la pression exercée sur une ressource partagée et constituent une menace pour la durabilité de la pêcherie. Par ailleurs, la surexploitation est accentuée par l’émergence d’une demande forte et incitative des marchés extérieurs.

 

Ce qu’il faut retenir

Au Sénégal, la pêche artisanale a évolué de manière significative en partant d’une activité traditionnelle qui a été améliorée progressivement, d’abord avec la motorisation des pirogues, ensuite par l’adaptation de la senne tournante coulissante à la pirogue, enfin par l’installation d’un sondeur puis d’un  GPS. La longueur des pirogues a été augmentée pour atteindre 22 mètres.

 

Les améliorations successives introduites, l’accroissement de l’effort de pêche ainsi que l’expérience acquise, au fil des ans, par les pêcheurs permettent à la pêche artisanale de pêcher, à présent, plus de 400.000 tonnes de poissons  par an, soit  plus que les stocks peuvent supporter.

 

De ce qui précède, on peut retenir que :

  1. Les sardinelles occupent une place très importante dans la pêche au Sénégal tant en ce qui concerne les mises à terre, la consommation locale que les emplois et les exportations ;
  2. Le Sénégal est le pays qui, en Afrique, a la pêche artisanale la plus dynamique avec des captures de plus de 400.000 tonnes soit 90% des captures totales. En Mauritanie, la pêche artisanale ne débarque qu’environ 53.000 tonnes soit 8 % des captures totales ;
  3. Réserver les sardinelles à la pêche artisanale est, à la fois, une question de sécurité alimentaire et de stabilité sociale. En Mauritanie la pêche du poulpe est exclusivement réservée aux nationaux ;
  4. Les petits pélagiques traités au niveau des usine proviennent dans  leur grande majorité  de la pêche artisanale ;
  5. Soutenir que les chalutiers pélagiques russes ne font aucune concurrence à la pêche artisanale est inexact ;
  6. Le Groupe de travail FAO/COPACE estime que les sardinelles sont surexploitées et recommande depuis des années la réduction de l’effort de pêche de 50% ;
  7. La reprise d’Africamer n’est destinée qu’à obtenir le soutien de ses ouvriers. Les promesses de recrutement ne pourront pas être tenues car on n’approvisionne pas une usine avec des produits déjà congelés et conditionnés en mer.

 

Suggestion

Compte tenu de ce qui précède, ne faudrait-il pas réserver désormais l’exploitation des petits pélagiques côtiers à la pêche artisanale, tout en accentuant l’application des mesures de régulation de l’effort de pêche déjà adoptées?

 

La satisfaction de la demande nationale en poisson, n’est-elle pas l’un objectifs de la Lettre de Politique Sectorielle (LPS) de la pêche?

 

 

 

Dr Sogui DIOUF

Vétérinaire

soguidiouf@gmail.com


Une réponse de Réserver à la pêche artisanale l’exploitation de la Sardinelle ou Yaboye

  1. Dr Sogui Diouf a présenté dans cet article une bonne compilation des connaissances actuelles sur les petits poissons pélagiques dans la région ouest africaine. Les sardinelles constituent une ressource stratégique de la plus haute importance pour les populations sénégalaises et alimentent en même temps les pays ouest africains comme la Guinée, le Burkina, le Mali, la Guinée Bissau dont les ressortissants sont gracieusement accueillis par les acteurs sénégalais. Cette ressource fait l’objet d’attentions particulières de la part de la FAO et de la CSRP: cette dernière organisation conduit la mise en place d’un plan d’aménagement régional de la sardinelle du Maroc au sud du Sénégal sur les quatre pays hébergeant cette ressource. Autant les gros moyens de pêche ont conduit à la quasi disparition de la sardine de Californie, autant les « bateaux monstres » (emprunté à Greenpeace) russes vont conduire rapidement à la disparition de nos stocks de petits pélagiques. Des chercheurs ont longtemps plaidé en vain pour l’installation d’une Commission pour la sauvegarde de cette ressource (comme l’ICCAT pour les thonidés) et ne comprennent toujours pas que nos pays continuent à accorder un crédit aux propositions et allégations des exploitants russes. Si les ressources démersales côtières ont disparu des eaux des pays ouest africains, on le doit en grande partie aux activités des bateaux des pays de l’Est, russes en tête, dans les années 60 à 80. Réveillons nous pour comprendre que nos pêcheurs et armateurs locaux ont développé assez d’expertise pour valoriser les ressources comprises dans nos eaux. Qu’on leur fasse confiance ainsi qu’aux scientifiques de la région et qu’on encadre mieux l’exploitation des ressources et l’aménagement des pêcheries pour bénéficier pleinement de cette manne qui nous est attribuée…et le plus durablement possible.

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