Relecture du discours du Président de la République lors de la 57ème célébration de la fête de l’Indépendance

Photo : Aprapam

 

Ce 3 Avril 2017, le Président Maky Sall a délivré un discours à la nation de haute facture, qui dénote son engagement pour la protection et l’émergence des masses laborieuses dont la survie dépend exclusivement de l’exploitation et de la valorisation des ressources naturelles.

« Cette année, fidèles au concept Armée-Nation, nous célébrons la fête de l’indépendance sous le thème du rôle des Forces de défense et de sécurité dans la protection de l’environnement. Ce thème nous interpelle par son actualité. Nos ressources naturelles, faut-il le rappeler, constituent la substance vitale de notre base productive, sans laquelle il ne peut y avoir ni croissance, ni développement. »

 

1. Le secteur de la pêche se félicite de cette déclaration et remercie le Président de la République pour sa lucidité dans le choix du thème relatif au rôle des forces de défense et de sécurité dans la protection de l’environnement. Tous les acteurs de la pêche sénégalaise reconnaissent que la sardinelle ou yaboye constitue «la substance vitale de la base productive du secteur » : nous affirmons tous que sans sa présence, il ne peut y avoir ni croissance, ni développement du secteur, ni émergence du pays. Elle constitue la base d’une multitude d’activités et d’emplois, la base essentielle de fourniture de protéines à bon marché, le socle de l’économie halieutique car importante source de revenus et de devises.

 

2. Pour faire la connaissance de cette ressource, consultons les données scientifiques disponibles et interrogeons les menaces qui pèsent sur ce «pétrole bleu » du Sénégal :

2.1 : Les données sur la sardinelle : la sardinelle regroupe deux espèces, la sardinelle ronde (meureuque) et la sardinelle plate (tass) qui sont migrantes donc en partage avec les pays voisins.

Les récentes évaluations de stocks faites par les experts et scientifiques regroupés autour de la FAO montrent une nette tendance à la baisse des biomasses disponibles dans la sous-région comprise entre la Mauritanie et la Guinée, d’où la raréfaction de la sardinelle constatée au Sénégal. Le sous-comité scientifique FAO/COPACE a conclu en octobre 2016 à une surexploitation de la sardinelle dans la sous-région et recommandé de réduire l’effort de pêche pour tous les segments de la filière : cette recommandation est reconduite depuis les évaluations de 2010.

Les débarquements de sardinelles sont de 745 000 tonnes annuelles en moyenne entre 2009 et 2013 selon la FAO : ils ont atteint 801 000 tonnes en 2014 et les experts de la FAO ont dénoncé un état de surpêche. Au Sénégal, la pêche artisanale a débarqué en moyenne 220 000 tonnes entre 2010 et 2015 : elle a réalisé 247 000 tonnes en 2013 alors que la pêche artisanale en Mauritanie a envoyé 307 000 tonnes de sardinelles aux usines de farine de poisson. Ces quantités ont vraisemblablement baissé en 2016 avec l’arrêt des activités des sennes tournantes en Mauritanie.

La flambée des prix des sardinelles sur les plages constitue une grosse alerte pour le consommateur. De 1 000 à 3 000 francs la caisse de sardinelle ronde de 50 kilogrammes dans les années antérieures, celle-ci est passée en janvier 2017 à 30 000 francs à Mbour et Kaolack, 32 000 à Touba et 35 000 à Tambacounda. Or cette sardinelle constitue l’espèce la plus consommée actuellement par les ménages.

 

2.2 : Risques et menaces :

« Or, partout dans le monde, ces ressources se raréfient, sous l’effet combiné d’une exploitation effrénée et de pratiques illégales. »

Cette remarque s’applique parfaitement aux ressources en sardinelles au Sénégal où les risques et menaces sont multiples :

- changements climatiques se manifestant par les pertes d’habitats côtiers et par la baisse de la durée et de l’intensité de l’upwelling principale source d’enrichissement du milieu, baisse notée depuis les années 1995-1997 ;

- pollutions des eaux dues aux activités humaines avec les menaces relatives à la future exploitation des hydrocarbures off-shore ;

- pêche illégale non déclarée non enregistrée (pêche INN) qui prend une ampleur liée à l’insuffisance des moyens de contrôle et de suivi de la ressource et de son exploitation ;

- inefficacité dans l’application des mesures de gestion, gestion non transparente et non participative du secteur : alors que l’Etat négocie l’octroi de licences pour les pêcheurs artisans exerçant en Mauritanie, en Gambie et ailleurs, des autorisations de pêche ont été accordé à des bateaux étrangers en 2012 ;

- devant la difficulté d’accès à la sardinelle sur les plages, les autorités acceptent l’implantation d’usines sur les plages, certains d’entre elles faisant de la farine de poisson à partir de la sardinelle.

Ces menaces, et d’autres comme l’exportation anarchique de la sardinelle en frais ou transformée, font que les acteurs ont des difficultés à accéder à la ressource, tant en mer que sur les plages.

 

3. Solutions :

3.1 : Mesures prises par les autorités :

« La préservation de notre environnement n’en est que plus urgente ; qu’il s’agisse de la lutte contre la pollution, la pêche illicite et la déforestation, entre autres périls. Elle revêt le même ordre de priorités que la défense de la souveraineté nationale et de l’intégrité du territoire.» Par conséquent, j’ai ordonné à nos Forces de défense et de sécurité de poursuivre avec vigueur les actions déjà engagées dans ce sens. Le gouvernement continuera de mobiliser tous les moyens nécessaires à cet effet, en matière d’équipements, de formation et d’entrainement. Je souhaite que tous, ensemble, dans un élan civique et patriotique, nous participions à cette œuvre salutaire de sauvegarde de notre patrimoine environnemental commun. »

Cette prise de position au plus haut sommet de l’Etat est à magnifier, tout autant que la décision courageuse prise par le Chef de l’Etat le 30 avril 2013 de mettre un frein à l’exploitation de la sardinelle par les bateaux russes et ukrainiens. Dans le même ordre d’idée, le Président a engagé le Sénégal le 3 février 2016 à adhérer à l’initiative de transparence dans les pêches (FiTI) et a doté récemment la marine nationale de 3 patrouilleurs de haute mer et de 6 vedettes côtières pour contribuer à une surveillance plus efficace des eaux et des ressources halieutiques du pays.

3.2 : Contribution d’APRAPAM :

Lors du conseil des ministres de février 2017, « le Chef de l’Etat invite le Gouvernement à déployer une campagne de sensibilisation des acteurs de la pêche, notamment, sur le respect du dispositif législatif et règlementaire national, ainsi que des accords sous régionaux et bilatéraux, signés par le Sénégal ».

Dans le cadre de l’exécution de son programme d’activités, APRAPAM participe à la sensibilisation et à la responsabilisation des acteurs à la base en prenant diverses initiatives avec ses partenaires, à partir d’un diagnostic des maux dont souffre le secteur: surcapacité des moyens de capture et intensification de l’effort de pêche, ressources côtières pleinement et même surexploitées, inexistence de plans d’aménagement compatibles avec le potentiel d’exploitation des ressources disponibles, inefficacité des systèmes de surveillance et de contrôle des pêcheries, pillage des ressources à travers la pêche illicite, non autorisée et non déclarée, insuffisance d’infrastructures de débarquement et de commercialisation, lacunes dans l’organisation et la formation des acteurs, impacts négatifs des changements climatiques sur les zones côtières, les ressources et les communautés…

 

Depuis 2010, des rencontres sont organisées en vue d’informer, de sensibiliser et de renforcer les capacités des acteurs professionnels de la pêche artisanale pour leur promotion dans le secteur.

  • premier forum le 31 juillet 2010 sur la Bonne Gouvernance (cas de la cogestion), la Problématique du financement de la pêche artisanale et la Valorisation des captures ;
  • deuxième forum le 04 juillet 2011 sur la contribution de la Pêche Artisanale à la sécurité alimentaire et à la lutte contre  la pauvreté ; la surveillance participative des ressources halieutiques ;
  • journée de Réflexion des Acteurs de la Pêche Artisanale (07 avril 2012) pour faire un diagnostic du secteur de la pêche au Sénégal et de la pêche artisanale en particulier ;
  • troisième forum le 04 Juillet 2012 sur le rôle de la recherche dans la gestion durable de la ressource halieutique. quel impact sur la pêche artisanale ?
  • journée de Réflexion le 18 décembre 2012 sur l’agrément national du Sénégal pour l’exportation des produits de la pêche dans les pays de l’Union Européenne ;
  • panel le 20 mars 2013 sur la gouvernance des pêches ;
  • panel le 23 novembre 2013 sur la transparence et la cogestion dans le secteur des pêches maritimes au Sénégal ;
  • quatrième forum le 08 janvier 2014 sur les Menaces sur les petits poissons pélagiques : la parole aux professionnels ;
  • cinquième forum le 07 janvier 2015 : sur les «Enjeux de l’exploitation et de la valorisation des ressources pélagiques et  de la place de celle-ci dans la sécurité alimentaire : la parole aux professionnels» ;
  • sixième forum le 19 mai 2016 sur la Transparence dans la gestion des pêches au Sénégal ; quelles stratégies pour le développement durable de la pêche ?

 

Parmi les mesures phares proposées par APRAPAM et ses partenaires à l’issue de ces rencontres, on peut insister sur les plus marquantes et relatives aux ressources :

  • déclarer 2017 année africaine de la pêche artisanale, une initiative de la CAOPA ;
  • réserver au Sénégal l’exploitation des sardinelles à la pêche artisanale ;
  • inviter l’Etat à faire appliquer les mesures de gestion et les textes juridiques et réglementaires ;
  • exhorter les autorités à prendre en compte les recommandations de la FAO relatives à la réduction de l’effort de pêche sur les sardinelles ainsi que les Directives volontaires pour une pêche artisanale durable ;
  • demander à l’Etat d’appuyer les efforts de la CAOPA et de la CSRP pour une meilleure gestion des ressources pélagiques partagées à travers des plans d’aménagement régionaux ;
  • interdire l’implantation d’usines sur la plage et surtout toute utilisation de poisson pélagique, surtout les sardinelles, à la production de farine de poisson.

 

4. Conséquences en cas de non application de ces mesures :

Les observations faites par les experts de la FAO, les scientifiques nationaux, les acteurs de la pêche ainsi que par les consommateurs sénégalais signalent une raréfaction, une pénurie et une absence de sardinelles dans nos eaux, sur nos plages et dans les assiettes.

Il suffit de prendre l’exemple sur la chaine d’exploitation et de valorisation de la sardinelle pour estimer le poids social de l’activité des sennes tournantes : différents acteurs gagnent leur vie directement ou indirectement grâce aux activités de la pêche de sardinelles.

Le charpentier : en charge de la fabrication des pirogues, emploie au moins sept personnes ; Les pêcheurs : la senne tournante utilise au moins quarante pêcheurs ;

Les personnes intermédiaires après capture : il y’a au moins sept personnes qui sont chargés de prendre la prise pour l’acheminer suivi par le pointeur de la pirogue, puis au moins vingt personnes assurent le remplissage des casiers destinés au mareyeur ;

Les mareyeurs : chacun engage au moins un chauffeur, un apprenti, un pointeur, un convoyeur et sept manutentionnaires en vue d’acheminer les produits dans les différents sites de distribution. Une autre personne est chargée de livrer la glace pour la conservation et elle dispose d’un camion avec un chauffeur et son apprenti ;

Les transformatrices : chacune fait travailler au moins deux porteurs, un charretier, deux aides, deux écailleurs, deux aides pour étaler sur les claies et deux pour conditionner et emballer ;

Les charretiers sont aussi sollicités dans le circuit de distribution des captures ;

Les gargotières gagnent leur vie grâce aux différents acteurs qui s’activent dans le site ;

Les mécaniciens : Ils sont deux, celui qui répare les moteurs hors-bords et celui qui s’occupe des pannes du camion frigorifique ;

Les vulcanisateurs réparant les pneus des charrettes et des camions frigorifiques ;

Les micro mareyeuses assurent les ventes aux consommateurs.

Outre ces acteurs, il faut compter les rinceurs de bac, les écailleuses de poisson, les soudeurs, les forgerons, les personnes qui ont des «pousse-pousse», les vendeurs (de crédit téléphonique, de sachets plastiques, d’appât) et aussi les vendeurs de matériel de pêche qui ont des magasins aux alentours du site du quai de pêche.

Ainsi une seule senne tournante en activité peut mobiliser plus d’une centaine de personnes, chacune d’entre elles ayant derrière une famille à nourrir. En avril 2015, le CRODT a recensé 2101 pirogues porteuses de sennes tournantes, d’où un potentiel humain de plus de 200 000 personnes vivant des activités de pêche de ces unités. On ne dispose pas de données fiables  sur le nombre d’unités de pêche qui vont retourner au Sénégal suite à l’arrêt des accords avec la Mauritanie et l’octroi des 250 permis pour la pêche en Gambie.

Si aucune des mesures avancées par le Chef de l’Etat dans son discours et lors du conseil des ministres de février 2017, ni celles proposées par les acteurs de la pêche artisanale ne sont suivies d’effets, le sous-secteur de la pêche artisanale va être confronté sous peu à des difficultés pouvant conduire à des catastrophes.

 

 

 

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